Accueil > Débats stratégiques > Coalitions verticales et parapluie informationnel

Coalitions verticales et parapluie informationnel

mardi 14 octobre 1997, par Ronai Maurice

La "révolution dans les affaires militaires" et les alliances :
Coalitions verticales et parapluie informationnel

Publié dans Nouvelle pratique des alliances, Cahier d’Etudes Strategiques n°20, Paris, CIRPES, 1997, page 109.


Dans les textes fondateurs de la RMA, en 1993, comme dans les nombreux textes destinés à vulgariser la "guerre à l’age de l’information", la thématique des alliances est pratiquement absente. La figure du "compétiteur pair", capable de rivaliser technologiquement avec les Etats Unis, vient brouiller la ligne de partage entre allié et adversaire.

Dans un second temps, l’école de la RMA, et plus généralement les analystes influencés par ce paradigme, se penchent sur les coalitions ad hoc. La gestion des coalitions, leur préparation, leur entretien font l’objet d’une production doctrinaire, avec son lot de typologies, d’argumentaires en listes, de recommandations opérationnelles.

Dans un troisième temps, l’élaboration doctrinaire autour du couple alliances/coalitions débouche sur de nouvelles figures technostratégiques : la dominance informationnelle étendue et le parapluie informationnel.

Posture Figures technostratégiques Représentations doctrinaires
1993 Autistique Peer competitor Impasse sur les alliances
1994-1995 Logistique et planificatrice : la gestion des coalitions L’alliance comme support pour le déploiement de coalitions Alliances et
coalitions ad hoc
1996 Hégémonique et impériale : maîtrise des coalitions et des partenaires Coalitions verticales, faisceau d’octets, dominance informationnelle étendue Parapluie informationnel

1. 1993 : Impasse autistique sur la question des alliances

La question des alliances est pratiquement absente dans les textes fondateurs de la RMA [1]

On ne trouve, par exemple, dans "Military Technical Revolution", aucune mention des alliances et une seule et brève allusion aux coalitions : "Des lors que presque toutes les opérations militaires seront conduites dans le cadre de coalitions, les Etats Unis doivent déterminer la manière dont ils peuvent le mieux contribuer à des coalitions et à des opérations multilatérales. Et avoir cet objectif présent à l’esprit quand ils organisent leurs forces militaires". [2]

1. 1. La figure du peer competitor

Pour ses théoriciens, la mise en œuvre de la Revolution dans les Affaires Militaires met la défense américaine en situation de faire face aux différents de types de conflits à venir : elle vise à conforter la situation présente de suprématie américaine, mais surtout sa pérennisation.

La suprématie est pensée en termes de capacité à dominer l’espace-temps de l’information : elle serait compromise en cause des lors qu’une nation (ou un groupe de nations) parvenait à acquérir, voire à surpasser, les capacités technologiques américaines.

La notion de peer competitor vient relayer celle d’adversaire : le compétiteur n’est pas défini en termes politiques (les intérêts contraires, les actes ou les intentions hostiles), mais par la seule capacité technologique. Le seul fait de pouvoir rivaliser sur l’ensemble du spectre des technologiques (peer competitor) ou sur un créneau technologique (niche competitor) rend une nation menaçante.

Semblent ainsi être placés sur le même plan toutes les nations disposant d’une base technologique et industrielle solide : les alliés comme les adversaires potentiels : Chine, Russie.

1.2. Antinomie du peer competitor avec la pratique des alliances

La quête de la suprématie techno-informationnelle entre ainsi en dissonance avec la stratégie des alliances.

Cette antinomie est décrite par les experts du Strategic Studies Institute à travers les schémas communicationnels de "misperception" : incompréhension mutuelle et spirale du malentendu.

Incompréhension : "Les policymakers et les défense planners sous estiment ou ignorent le fait que la puissance américaine puisse être intimidante. Les dirigeants étrangers peuvent se demander : pourquoi la seule superpuissance mondiale poursuit elle une amélioration radicale de sa défense, en l’absence d’une menace claire ? Dans le doute, ils pourraient se doter d’une capacité équivalente. "Pourquoi, se demanderont alors les dirigeants américains, les autres nations souhaitent elles améliorer leur capacité militaire, en l’absence d’agression ? Une poursuite vigoureuse de la RMA va insécuriser les autres nations et leur réponse va insécuriser les Etats Unis. Il en résulterait... une nouvelle course aux armements, plus qualitative que quantitative". [3]

Suspicion et déstabilisation des alliances : si la RMA, comme le prétendent ses partisans, devait permettre à l’armée américaines de conduire avec succès des opérations autonomes, et réduisait sa dépendance vis à vis des alliés, ceux ci pourraient considérer "que des Etats Unis libérés de la dépendance... sont plus dangereux que les Etats Unis avant la RMA". [4]

Freinage des coopérations technologiques : "Les Etats Unis peuvent trouver une manière moins intimidante de poursuivre la RMA, par exemple, à travers une plus grande coopération avec ses alliés potentiels. Le problème, c’est qu’une telle coopération pourrait accélérer le rythme de dissémination des nouvelles technologies et idées, et contribuer ainsi à l’émergence de challengers". [5]

1.3. Impasse doctrinaire sur la question des alliances

Cette impasse sur la question des alliances n’est pas spécifique à l’école de la RMA.

Symptômes : les scénarios de la Bottom Up Review sur la conduite de deux conflits majeurs régionaux ne prennent pas en compte la contribution des alliés. On ne trouve dans le document du Tradoc sur la Force XXI que deux brèves allusions aux alliances et coalitions. [6]

En 1994 et 1995, des voix s’élèvent pour réévaluer l’importance des alliances. On redoute qu’en l’absence de menace majeure, les alliances nouées dans la guerre froide ne deviennent instables.

Critique de la Bottom Up Review : l’objectif d’interopérabilité avec les alliés de l’OTAN (systèmes d’armes, de commandement, de coordination et de renseignement) n’est abordée dans la Bottom Up Review "que pour la forme", font observer les experts du Policy Progressive Institute [7]. Si les Etats Unis ne veulent pas assurer seuls le rôle de gendarme mondial, ils doivent travailler avec les partenaires futurs des coalitions et s’assurer de leur capacité à prendre leur part de responsabilité. "La Guerre du Golfe et la Bosnie montrent l’importante contribution des alliés. Si les Etats Unis doivent conserver une capacité d’action unilatérale, ils doivent aussi prendre en considération les contributions de l’OTAN et des autres alliés comme partenaires ad hoc dans la prévention du chaos et les opérations militaires" [8].

Déconnecter les alliances politiques et les rivalités commerciales. La pratique clintonienne du linkage, qui subordonner les concessions commerciales japonaises au maintien de la protection américaine, est mise en doute. On préconise un retour à la "muraille de chine" qui dissociait, dans le passé, face à l’URSS, politique commerciale et politique étrangère. Quant aux industries européennes de défense, "soumises aux mêmes pressions budgétaires qu’aux Etats Unis, mais moins aptes à s’ajuster, (elles) perçoivent la politique américaine comme une tentative de les "éliminer". Il est irréaliste d’attendre de l’OTAN et du Japon qu’ils maintiennent des forces militaires significatives, qui pourraient prendre part aux opérations futures, sans industries de défense. Si les Etats Unis prennent en compte les forces alliées quand ils définissent leur niveau futur de forces, ils devraient aussi prendre en compte les capacités industrielles et technologiques des alliés". [9].

Symptôme de ce regain d’intérêt pour la gestion des alliances et des coalitions : en 1995, le Strategic Assessment ne leur consacrait que de brefs passages, principalement pour constater que les Etats Unis interviendront de plus en plus dans le cadre de coalitions. Dans son édition 1996, il consacre aux alliances de nombreuses analyses, dispersées dans dix chapitres différents. [10]

Un thème nouveau se fraye une voie : celui des coalitions verticales.

2.1. Consensus doctrinaire : les coalitions ad hoc deviennent la règle

- La diversité des intérêts au sein des alliances conduit à monter des coalitions ad hoc : "Il n’y a pas de menace prépondérante qui cristalliserait des alliances durables. Les Etats proches ( like-minded states), y compris les Etats de l’OTAN, ne s’accorderont pas toujours sur les crises auxquelles il faut prêter attention, si bien que les coalitions se feront au cas par cas". [11]

- Seules les coalitions seront légitimes : Avec la prolifération de situations de conflit, le leadership des Nations Unies va chercher à partager les responsabilités avec des organisations régionales et à encourager la constitution de coalitions ad hoc... L’opinion publique, aux Etats Unis et dans le monde, fera pression pour que les Etats Unis interviennent dans le cadre de coalitions plutôt que tous seuls, même si les partenaires de la coalition n’apportent rien à l’effort militaire, ou même compliquent celui ci. [12]

- Partage du fardeau avec les alliés : Des lors que les dépenses militaires déclinent, les Etats Unis auront de plus en plus besoin de s’appuyer sur les partenaires des coalitions pour atteindre leurs objectifs. [13]

2.2. Préparer aujourd’hui les coalitions de demain

"Les coalitions, dans le futur, seront moins larges et moins unifiées que dans la guerre du Golfe, et plus proches, probablement, de la situation qui prévaut en Bosnie. Si ces coalitions seront probablement ad hoc, leurs fondations doivent être posées dans les années qui précèdent et les Etats Unis doivent en poser les bases aujourd’hui pour le futur" . [14]

"Il est impossible de savoir à l’avance quelles nations seront disposées à rejoindre une coalition pour participer à une opération spécifique. Toutefois, en maintenant avec les nations proches ( like-minded nations), des alliances qui incluent une composante de coopération militaire, les Etats Unis maintiendront une familiarité avec les (opérations) militaires des partenaires potentiels des coalitions futures. [Strategic Assessment 1995, National Defense University , 1995]]

2.3. Maintenance et entretien des coalitions

"L’avantage majeur d’une coalition diffère fortement de ceux d’une alliance. Dans la coalition, l’accent est plutôt placé sur la légitimité politique. Dans le cas des alliances, il est placé. sur la puissance militaire". [15] Tirant les leçons de la guerre du Golfe et des expéditions récentes (Haïti, Somalie, Bosnie), le Strategic Assessment 1996 dresse le listing des enjeux qu’il convient de penser pour que les coalitions fonctionnent et conservent une cohérence.

- Travail de mise en condition des pré-coalitions : Préparation avancée, formation conjointe, éducation exercices, échanges

- Accès aux infrastructures étrangères : Les coalitions seront de plus en plus flexibles et éphémères : les Etats Unis ne peuvent pas compter sur un accès aux infrastructures militaires étrangères comparable à celui dont elles bénéficiaient pendant la guerre froide. Les forces militaires des Etats Unis doivent devenir plus autonomes.

- Noyau militaire et périphérie : "Dans toute coalition, certains pays deviennent inévitablement partie prenante d’un noyau dur tandis que les autres restent à la périphérie de la décision et de l’exécution des opérations. Dans Desert Shield et Desert Storm, les Etats Unis et l’Arabie saoudite constituaient le noyau dur politique et financier. La Grande Bretagne et peut être la France étaient dans le noyau militaire. Les opérations de combat se dérouleront de manière plus fluide si les nations du noyau dur écartent celles qui ne peuvent conduire des opérations combinées, avec des équipements et des doctrines similaires. A la périphérie, il y a deux catégories de partenaires : ceux qui peuvent apporter une contribution utile aux opérations militaires, ceux qui ne le peuvent pas mais apportent une couverture politique. [16]

- La maintenance de la coalition : "Une liaison solide avec les partenaires essentiels politiques et militaires devra être établie en vue de maintenir la coalition. Dans la Guerre du Golfe, par exemple, les Etats Unis ont massivement encadré les saoudiens et les autres partenaires en officiers et civils compétents, afin de garantir l’unité de l’effort. Si des opérations combinées sont prévues, l’intérêt de la composante américaine du commandement est de contrôler et de recontrôler, de procéder à des manœuvres d’entraînement, afin d’éviter de coûteuses erreurs. Les dirigeants américains doivent consacrer beaucoup d’effort à la collégialité et à la diplomatie pour tenir compte de la susceptibilité des partenaires". [17]

2.4. Ajuster la doctrine aux conditions de la guerre en coalition

Cette préoccupation de gestion des coalitions fait l’objet d’une amorce de théorisation. Les analystes du Strategic Studies Institute s’interrogent sur la validité des principes doctrinaires énoncés dans les manuels : "L’unité de commandement sera de plus en plus difficile dans le contexte des alliances, compte tenu de la réticence des Etats souverains à se placer sous le commandement d’un étranger". Ils proposent de substituer le principe d’unité d’effort au principe canonique d’unité de commandement. [18]

Les analystes de la National Defence University leur font écho : dés lors que l’unité de commandement est virtuellement impossible dans les opérations de paix, ils proposent de lui substituer un principe d’unité d’objectif (Unity of Purpose). [19]

2.5. Une typologie des coalitions : coalitions horizontales et verticales

"Les interventions militaires américaines, passées et récentes, combinaient deux modes d’implication : l’engagement direct des forces américaines dans des opérations combinées (les coalitions horizontales), un partage des taches entre les forces américaines et leurs partenaires, les Etats Unis prenant en charge le contrôle de l’espace aérien, tandis que les forces locales fournissaient les troupes terrestres (coalitions verticales)". [20]

Dans la hiérarchie des contributions, la connaissance du champ de bataille prend le relais de l’aviation. Des lors que les Etats Unis détiennent la maîtrise du champ de bataille, leur contribution pourrait devenir de plus en plus informationnelle, et les coalitions de plus en plus verticales. "L’essence d’une coalition verticale, c’est que les alliés locaux fournissent les forces et la puissance de feu : l’armée américaine fournit l’information qui permettra aux munitions à 10 000 ou 100 000 $ d’atteindre une capacité de destruction proche de la perfection". [21]

La hiérarchie des contributions (information/troupes) embraye sur une autre hiérarchie : matériel/ capacité de guidage et de ciblage. "Une possibilité consiste à équiper nos alliés de têtes chercheuses, dotées d’un logiciel de guidage qui serait alimenté par les signaux que nous fournissons de manière externe... Nous fournirions l’information sur les lieux et les mouvements : notre système spatial et aérien permettrait de pointer les plateformes ennemies. Notre système distribué de capteurs serait mis en œuvre pour recueillir, analyser et convertir les données en solutions de tir. Cela permettrait aux forces alliées de prendre la mesure de l’adversaire : elles pourraient procéder à des tirs uniques (one-shot) en temps réel. Nous pourrions même contrôler le ciblage une fois le tir déclenché". [22] La préoccupation de "contrôle" du partenaire, à travers la mise à disposition des informations (et la dépendance qui en résulte) est explicite : " A la différence des Stingers que nous avons livrés aux rebelles afghans, de tels missiles seraient inutiles des lors qu’ils seraient retournés contre nous ou contre un allié, si nous cessions de les nourrir en données".

Libicki rejoint ici une préoccupation affichée par de nombreux analystes quant à l’opportunité pour les Etats Unis de soutenir des coalitions de l’extérieur [23]."En tenant nos troupes à l’écart du théâtre, nous privons les petits adversaires d’un "point de ralliement" et des adversaires plus importants d’une cible contre laquelle ils pourraient user d’armes de destruction massives. "

3. 1996 : Maîtrise des coalitions : la dominance informationnelle

Les analystes n’ont probablement pas fini de tirer toutes les implications du fait que les mêmes technologies qui confèrent la supériorité sur le champ de bataille confèrent aussi la prééminence dans la conduite des coalitions.

3.1. La dominance informationnelle étendue

En 1996, le Strategic Assessment consacre un chapitre entier aux trois "instruments militaires émergents" : le système des systèmes, la dominance informationnelle étendue, la guerre de l’information (information warfare). Le système des systèmes [24] et la guerre de l’information sont des notions familières de la littérature RMAiste.

La notion de dominance informationnelle étendue, est inédite. "D’ores et déjà, la prééminence des Etats Unis en matière de mobilité de longue portée ( long range mobility) et de systèmes d’information est reconnue à travers la partage des rôles et missions dans des alliances et coalitions auxquelles les Etats Unis prennent part. Le modèle d’aujourd’hui combine deux usages de la dominance informationnelle : elle est mise au service de ses propres forces et partagée partiellement avec ses alliés". [25] Les Etats Unis mobilisent leurs capacités de dominance informationnelle, et communiquent aux alliés des "résultats" : images et cartes, mouvements de troupes, localisation des cibles.

La "dominance informationnelle étendue" traduit en langage RMAiste la notion de coalition verticale : "On peut imaginer des situations dans lesquelles l’implication des Etats Unis se limite à assurer les liaisons pour garantir le transfert correct et efficace d’informations aux alliés. Des coalitions pourraient prendre forme dans lesquelles les Etats Unis fourniraient les informations de base et de commandement, un "bitstream", tandis que les alliés locaux assureraient l’observation humaine, la conduite des opérations et le déclenchement du feu".

L’intérêt de la dominance informationnelle étendue, c’est qu’elle permet de réduire l’implication américaine : "Alors que la "guerre à longue portée" (stand off warfare) permet de réduire les pertes américaines, la limitation de l’implication américaine dans un conflit à la seule fourniture d’informations permettrait de réduire à zéro ou presque les pertes américaines". Elle permet aussi aux Etats Unis d’intervenir sans laisser de traces. Jusque là, les avantages de la dominance informationnelle se confondent avec ceux habituellement prêtés aux coalitions verticales.

Pour saisir la portée de la dominance informationnelle étendue, il convient ici de bien saisir la notion de bitstream.

3.2. Les faisceaux d’octets

Le bitstream, le faisceau d’octets, c’est à la fois les données que l’on fournit aux alliés, le fait de les fournir, le caractère organisé et continu de ce flux de données. Par analogie avec le "pont aérien", un "pont informationnel".

Le faisceau d’octets est une alternative, on l’a vu, à la présence américaine au sol, voire même sur le théâtre. Il constitue aussi une alternative à la livraison d’armes. "L’efficacité des armes comme des données dépend de la capacité de l’allié à en tirer parti. Parfois, ces deux formes de soutien sont inséparables. Un système qui fournit des données de ciblage pour des armes guidées avec précision n’aurait aucune valeur pour une nation qui ne serait pas dotée de ce type de munitions " [26].

Livraisons d’armes et livraisons de données diffèrent cependant de manière importante :

- Effet multiplicateur : "Les armes "ajoutent" de la force. L’information l’amplifie. L’effet de levier de l’information peut être supérieur à celui des armes surtout si la confrontation militaire se relève du cache-cache (hide and seek) plutôt que de l’affrontement frontal ( force on force). "

- Facilité de livraison : "Une fois que le conflit est engagé, les livraisons d’armes deviennent dangereuses. Les lignes de communication, les installations et les moyens de transports, les entrepôts deviennent des cibles. Même le trafic d’armes légères à destination de groupes d’insurgés (rebelles afghans, contras au Nicaragua) peut être difficile et des livraisons plus importantes sont encore plus problématiques".

- Possibilité de contrôle : "Les livraisons d’armes précèdent la guerre. Cependant, une fois que les Etats Unis ont livré des armes, ils perdent toute maîtrise sur leur usage. Parfois, l’allié a d’autres plans pour les armes. Parfois, l’allié cesse de l’être. Un ennemi de notre ennemi ( l’Irak dans sa guerre contre l’Iran) peut plus tard devenir un ennemi de notre ami : les régimes chutent ( l’Iran du Shah) et les nations s’effondrent (Sud Vietnam).

Les armes sophistiquées qui tombent entre les mains d’ennemis peuvent se dégrader si les Etats Unis n’assurent pas leur maintenance, mais elles peuvent servir pendant encore un certain temps". En revanche, on peut interrompre, neutraliser un faisceau d’octets. "Même si on ne peut emporter avec soi les précieuses données archivées et surtout le savoir relatif aux sources, aux méthodes et aux capacités. Les armes comme les "faisceaux d’octets" peuvent tomber entre des mains ennemies dans le chaos de la guerre : il n’en reste pas moins qu’il est plus facile de minimiser le coût et la probabilité du détournement des "faisceaux d’octets".

- Coût marginal : "Pour prêter ou donner des tanks à leurs alliés, les Etats Unis doivent s’en dessaisir. Rien de tel pour les "faisceaux d’octets" : une fois que l’information a été collectée, les logiciels développés, la fourniture des données aux alliés peut s’effectuer à un coût marginal. Le coût dépend du degré d’adaptation des "faisceaux d’octets" pour des clients particuliers ou des exigences spécifiques, de qui supporte le coût de la formation, dans quelle mesure il faut moderniser l’ infrastructure, et combien de senseurs il faut déployer"

- Discrétion : Il est difficile de préserver le secret pour la livraison d’armes. Les mouvements physiques laissent des traces et il est possible de remonter la filière des matériels capturés. Les "faisceaux d’octets" laissent moins de traces, sont plus faciles à camoufler et plus difficiles à intercepter. Un tank M1 capturé, autant d’images spectaculaires pour CNN : il n’ y a rien à voir si un "faisceaux d’octets" tombe aux mains de l’ennemi. "

- Influence : "Les informations que les Etats Unis choisissent de transmettre et la manière de les transmettre reflètent la perpective, la perception américaine quant à la portée et au but du conflit : en d’autres termes, de ce qui est important. L’imagerie que nous octroyions, c’est, en un sens, , notre propre manière de voir. La capacité que nous avons de transmettre notre vision par la fourniture sélective de matériels est plus limitée. [27]

3.3. Dominance informationnelle et contrôle des alliés

"Le faisceau d’octets fonctionne un peu comme une centrale électrique. Les nations amies peuvent y brancher leur systèmes de commandement, leurs opérateurs et leurs capteurs, et dynamiser ainsi leur défense. Les Etats Unis peuvent couper le courant quand ils le souhaitent".

A travers le trinôme coalition verticale/dominance étendue/faisceau de données s’élabore une conception techno-informationnelle des alliances : l’alliance se matérialise à travers des dispositifs de surveillance et de communication.

4. Le parapluie informationnel

L’article de Joseph Nye et William Owens, America’s Information Edge [28], est une tentative de penser ensemble politique étrangère et dominance informationnelle (RMA).

Il s’agit, en premier lieu, d’enregistrer le nouvel Etat du monde, l’obsolescence de la dissuasion nucléaire : "L’endiguement, le parapluie nucléaire, la dissuasion conventionnelle ont changé de signification : l’avantage informationnel peut renforcer le lien intellectuel entre la politique étrangère et la puissance militaire et présente de nouvelles pistes pour maintenir le leadership dans les alliances et les coalitions ad hoc".

Il s’agit, en second lieu, pour les Etats Unis, de tirer toutes les conséquences du fait qu’ils dominent tout le spectre des activités informationnelles : des techniques de la guerre de l’information (information warfare) jusqu’à la séduction qu’exerce le mode de vie américain ( soft power).

4.1. De la dissuasion à la prévention des conflits

Owens et Nye observent qu’il ne sera "pas facile pour les Etats Unis d’exercer la menace du recours à l’usage de la force. Une telle menace aurait des effets indésirables.... Dans une période ou le soft power exerce une influence croissante sur les relations internationales, les menaces (et l’image d’arrogance et de belligérance qui en résulte) mineraient l’image de raison, de démocratie et d’ouverture au dialogue. Les capacités militaires émergentes américaines, particulièrement celles qui fournissent une compréhension en temps réel de ce qui se passe dans des aires géographiques importantes, peuvent résoudre ce paradoxe".

Les capacités militaires émergentes américaines permettent une plus grande transparence des situations de pré-crise. Si les Etats Unis acceptaient de partager cette transparence, ils seraient en mesure de bâtir des coalitions avant que l’agression ne survienne.

L’enjeu central aujourd’hui est celui de l’ambiguïté à propos du type et du degré des menaces, et la capacité à clarifier et trancher ces ambiguïtés constitue une base de coopération.

Le leadership dans les coalitions procédera moins des capacités militaires à écraser un adversaire que de l’aptitude à réduire rapidement l’ambiguïté des situations violentes, à répondre de manière flexible, et à user de la force, si nécessaire, avec précision et pertinence.

4.2. La connaissance des situations, socle des coalitions futures

Le noyau de ces capacités - la connaissance des situations - est substituable et divisible. Les Etats Unis pourraient partager tout ou partie de cette connaissance. Ce partage permettrait aux bénéficiaires de prendre de meilleures décisions, et s’ils décidaient de combattre, ils pourraient acquérir le même type de dominance informationnelle que les Etats Unis. Nye et Owens évoquent les précédents des Falklands et plus récemment des Balkans. Ces capacités s’orientent vers quelque chose qui ressemble à un parapluie informationnel. Celui ci constituerait la base d’une coopération mutuellement profitable. Les Etats Unis fourniraient une "appréhension des situations" (situational awareness)... Les autres nations seraient alors plus enclines à travailler avec les Etats Unis. Ils apparaîtraient comme le leader naturel des coalitions, pas simplement parce qu’ils sont les plus forts, mais parce qu’ils fournissent les éléments les plus importants pour de bonnes décisions et pour l’action effective des autres membres. Tout ceci implique un partage sélectif de la connaissance dominante du champ de bataille (DBK), du C4I et de la force de précision.

Cette évocation du parapluie informationnel est équivoque sur de nombreux points : mise à disposition discrétionnaire ou partage ? Partage des infrastructures ou partage des seules données ? Comme son modèle, le parapluie nucléaire, le parapluie informationnel propose une protection (dissuasion), mais il implique aussi que les alliés renoncent à se doter d’un système autonome de connaissance des situations. La figure du "peer competitor" travaille souterrainement le texte de Nye et Owens : "Si les Etats Unis ne veulent pas partager la connaissance, ils inciteraient les autres à concourir. Le partage sélectif de ces capacités n’est pas seulement nécessaire pour la direction des coalitions : il est aussi la clé du maintien de la supériorité américaine". [29]


[1Les notions d’alliance et même de coalition sont absentes des principaux textes programmatiques de la RMA, en 1993 et 1994

[2Michael Mazaar, Military Technical Revolution : a structural framework. Center for Strategic Studies, Mars 1993

[3Steven Metz et James Kievit "Strategy and the RMA : from theory to policy", Strategic Studies Institute, 1995

[4Idem

[5Idem

[6Tradoc Pamphlet 525-5 Force XXI Operations. A concept for the evolution of full-dimensional opérations for the strategic Army of the XXI st Century. Août 1994.

[7Defense in the information Age, Peter Wilson, Robert Manning, Col. Richard H. Klass, Progressive Policy Institute, Policy Report 26.

[8Idem

[9Idem).

2. 1994-95 : rationalisation de la gestion des coalitions

En 1994 et 1995, on tire les enseignements des crises récentes, notamment quant à l’articulation des alliances (durables) avec les coalitions ad hoc (ponctuelles) [[Voir David Alberts, Coalition command and control : Peace opérations, Strategic Forum, Institute for National Strategic Studies , 1994 et David Alberts et Richard Hayes, Command arrangements for peace opérations, National Defence University, 1995.

[10Il propose, notamment, une typologie des relations de sécurité en quatre catégories :
l’OTAN, les autres alliances formelles (Asie, Amériques), les alliances de facto (Israël, Égypte, Arabie saoudite), les coalitions.

[11Strategic Assessment 1995, National Defense University , 1995

[12Idem

[13Idem

[14Defense in the information Age, Peter Wilson, Robert Manning, Col. Richard H. Klass, Progressive Policy Institute, Policy Report 26.

[15Idem

[16Idem

[17Idem

[18William Johnsen, Douglas Johnson III, James Kievit, Douglas Lovelace, Steven Metz ; "The Principles of War in the 21 st Century : strategic considerations, Strategic Studies Institue, 1995.

[19David Alberts et Richard Hayes, Command arrangements for peace opérations, National Defence University, 1995.

[20Matin Libicki, Dominant Battlefied Knowledge and its consequences, in Dominant Battlespace Awareness, INSS, 1995

[21Idem

[22Idem

[23Le Strategic Assessment évoquait en 1995 l’hypothèse de coalitions soutenues de l’extérieur par les États Unis : "Dans certaines situations, les États Unis pourraient décider que la réponse la plus appropriée a un problème de sécurité est d’encourager la constitution d’une coalition a laquelle ils ne participeraient pas".

[24Prôné par l’Amiral Owens, le système des systèmes associe et intègre trois systèmes jusque là considérés séparément : l’observation du champ de bataille, le système de commandement et de contrôle, les systèmes qui confèrent de la précision a l’usage de la force.

[25Strategic Assessment 1996 , National Defense University, 1996

[26Idem

[27Idem

[28Joseph Nye et William Owens, America’s Information Edge, Foreign Affairs, Volume 75, N° 2, 1996.

[29Idem